Autrement vôtre

Faisant un matin un peu de thé au logis, et buvant tranquillement ma tasse du petit déjeuner, j’ai eu l’intuition du contenu de cet article. Je ne prétends pas être un expert en psychologie, bien loin de là, mais je pense que l’approche que je présente ici vaut la peine du temps pris pour l’écrire.

Nous connaissions le ça, le moi et le sur-moi. Bien sûr, ces notions venues de Freud ne sont pas à absolutiser, et doivent être comprises et utilisées au sein d’une juste anthropologie. Cet auteur et praticien avait malheureusement des déficiences là-dessus, mais nous avons rencontré des personnes qui avaient cet équilibre.

Et ce matin-là donc, me parlant avec moi-même, et avec le Seigneur Dieu, ce système bien huilé mais quelque peu statique m’est venu à l’esprit, et j’ai eu l’intuition qu’il manquait un quatrième larron pour que ces notions expriment mieux la réalité. Vous l’attendiez tous, le voilà : c’est l’autrement-moi !

Au début cela m’a fait rire, mais finalement l’idée semble valoir le bout de chandelle brûlé à l’écrire. Je m’explique donc.

Le ça, ce sont les pulsions, passions et dynamismes qui sont en nous, parfois conscientes, et souvent inconscientes. Le sur-moi, ce sont les pensées, le cadre moral et les injonctions qui nous poussent à agir dans un sens donné et à évaluer ce que l’on fait, parfois consciemment et parfois inconsciemment. Et le moi, c’est notre propre représentation et détermination dans tout cela, comment je me perçois et ce sur quoi j’ai une prise pour agir.

Et alors, le quatrième mousquetaire, l’autrement-moi, c’est le moi dans l’action, dans le changement, quand il devient autre. Vous me direz : mais alors, c’est juste le moi dans le futur ? Eh bien, non. Car selon nous, notre être a la dualité de la vie et du don (cf Le Don et la Vie). Et nos vertus morales sont duales (cf Marier les vertus morales). En particulier, la vertu cardinale principale est à la fois prudence et entreprise : parfois elle modère notre agir et parfois elle pousse à l’action. Ainsi se développent en nous deux représentations et déterminations de notre personnalité en lien avec le ça, le sur-moi et le monde extérieur : une tournée vers la prudence et l’autre vers l’entreprise. Une vers la conservation de la vie et une vers le don de soi. C’est le moi et l’autrement-moi.

Il ne faut pas les voir de manière opposée, mais dans une polarité avec une ligne continue entre les deux. Nous jouons la gamme de notre vie avec toutes les notes entre le moi et l’autrement-moi. C’est comme une cordée de deux personnes cheminant sur une crête de haute montagne, chacun d’un côté de l’arête, tantôt davantage d’un côté, tantôt davantage de l’autre. La corde qui relie ces deux personnes par-dessus la crête les empêchent de tomber dans le vide. Et l’ascension vers le sommet se fait à deux avec les deux versants de la montagne.

Ainsi le moi, c’est la manière dont nous nous situons quand nous vivons notre vie ordinaire et habituelle, celle où nous sommes bien installés depuis longtemps. Et notre autrement-moi, c’est la manière dont nous nous situons dans l’aventure, dans l’exploration de nouveautés, lorsque nous changeons, quand nous devenons autre. On constate que nous ne vivons pas alors nos pulsions de la même manière, qu’il y a un autre dynamisme à l’œuvre, et que nos cadre de représentations et nos injonctions morales peuvent y être différentes.

Souvent, notre autrement-moi se met à rêver d’aventures, puis il se prépare et enfin il se met en route. Parfois, les aléas de la vie l’obligent à des actions imprévues.

Dans l’action, on se révèle, on se découvre autre. Parfois pour le meilleur, d’autres fois pour le pire. Des personnes qui semblaient ordinaires apparaissent finalement comme des héros, d’autres comme des brutes. Certains qui paraissent sûrs d’eux sont en fait des bons à rien, d’autres qui paraissent mous vivent en fait des aventures formidables. Il y a le moi et l’autrement-moi. Il y a ce que nous sommes dans le cadre de nos habitudes. Et il y a ce que nous sommes lorsque nous osons aller hors des sentiers battus.

C’est toute une éducation que de s’habituer aux deux. La mère est la gardienne de notre moi, de la sécurité de notre vie. La père est le gardien de l’autrement-moi, du fait d’oser l’aventure et de devenir autre. Et peu importe pour cela leur personnalité plus prudente ou aventurière. C’est inscrit dans la chair des parents et de l’enfant. Celui-ci a été nourri par le sein maternel et a découvert l’altérité par le père. La douceur charnelle de l’une lui offre un nid. La force corporelle de l’autre le porte vers l’avant. Tous ont le droit d’avoir un père et une mère.

L’aventure de la vie s’apprend et nous attend. On parle de cinq types d’aventures. L’aventure des pieds qui consiste à explorer le monde, à gravir des sommets. L’aventure des mains où l’on bâtit, construit, où l’on fait de l’art et de l’artisanat. L’aventure de la tête faite de quête intellectuelle, de réflexion et d’écriture. L’aventure du cœur où l’on s’investit dans des œuvres sociales, où l’on va à la rencontre de l’autre, où l’on vit l’amitié. Et l’aventure de la conjugalité, de la fondation d’une famille ou du choix d’une vocation. À cela pourrait s’ajouter la quête intérieure de Dieu qui s’achève dans l’union au Christ et à son Esprit-Saint.

On peut rater le bon développement du moi et de l’autrement-moi. La corde peut se briser. L’un peut disparaître. On peut ne jamais oser l’aventure, ou au contraire être dans une course effrénées de nouveautés. Il peut aussi y avoir une double personnalité, et non une continuité équilibrante. L’autrement-moi qui cherche l’action peut fuir pour s’exprimer dans des paradis artificiels (drogues, jeux, etc). Le drame de la jeunesse d’aujourd’hui, c’est que la quête d’aventure s’exprime pour la majeure partie sur internet : dans la vie réelle, le moi prudent et moutonnier a le dessus, et sur internet, l’autrement-moi déploie une énergie qui se perd en vain dans le virtuel. Le monde souffre de cette perte de l’élan de la jeunesse.

Remarquons que c’est le propre de la jeunesse que de découvrir des champs d’action où s’investir sans qu’il leur soit à même de faire convenablement le lien entre celui-ci et leur vie. Il faut du temps pour s’unifier, pour que sa vie devienne une aventure faite de moments où l’on se réjouit et de moments où de nouvelles choses viennent embellir encore notre vie. Le narratif de l’un se retrouvant dans l’autre et vice-versa. Il faut réussir en fait à ce que nos aventures changent notre moi pour le guérir et l’enrichir, et que notre vie ordinaire soit un ressourcement qui garde le désir et l’appel vers des choses nouvelles.

Nous arrivons tous dans la vie avec un moi malade, un ça en vrac et un sur-moi étouffant. Nous pouvons vivre ou survivre en compensant, au milieu de nos faiblesses et de nos péchés. Nous pouvons passer notre vie enfermés là-dedans sans jamais changer, ou fuyant toujours en nous construisant contre cette chose malsaine que nous sommes finalement. Dans un cas, nous nous figeons dans le moi, et dans l’autre cas dans l’autrement-moi. L’appel de l’Évangile est autre. Il dit qu’il faut se haïr soi-même, haïr le vieil homme, l’homme charnel qui combat contre l’Esprit. Non pas pour se construire contre lui, mais pour le régénérer, pour devenir un homme nouveau. Il faut accueillir la grâce de Dieu donné en Jésus-Christ qui nous libère. Il faut oser quitter cet état déficient et pêcheur pour devenir autre. Il faut quitter l’Égypte et passer par le désert pour aller vers la Terre Promise. Et c’est tout aussi bien le moi que l’autrement-moi qui doivent changer, ainsi que le ça et le sur-moi. C’est un chemin par la Croix vers la Résurrection. Le Dieu plein de tendresse se penche sur sa créature avec Miséricorde et l’appel à un amour et une vie en plénitude.

En Égypte, c’est le moi qui règne, l’autrement-moi s’exprime peu ou alors uniquement en opposition au moi. On n’ose pas trop changer, avancer, être soi-même. Ou alors on est rebelle sans vraiment savoir qui l’on est. Alors il faut rêver à la Terre Promise, se mettre à la désirer et à chercher un chemin pour y aller. Dieu nous envoie sa Parole et ses sacrements pour nous y aider. Et vient alors l’heure du départ. À ce moment, c’est l’autrement-moi qui devient le plus moteur. Cela se fait pas après pas, parce que l’on ne change pas en profondeur très rapidement. Il peut y avoir des choix radicaux, mais toujours suivis et/ou précédés de longs temps de maturation. Cette mise en route demande souvent une certaine ascèse, mais c’est aussi l’occasion de commencer à explorer une vie nouvelle. C’est un désert, car ce n’est pas un lieu où s’installer, bien qu’il se forme déjà les prémices de ce que sera la Terre Promise. Et un jour il faut quitter le désert et entrer dans notre destination. Et là, quand la vie authentiquement vécue est atteinte, le moi et l’autrement-moi avancent ensemble d’une manière équilibrée, comme les deux ailes d’un oiseau. La vie y est riche de ressourcements et de nouveautés.

Notons qu’il faut toujours que le moi et l’autrement-moi avancent ensemble, même dans ce que nous avons appelé la traversée du désert. Certains se lancent tellement vite dans l’aventure qu’ils oublient leurs racines. Ils n’arrivent plus à se reposer et se ressourcer. Ils ne sont finalement jamais eux-mêmes. Et quand le burn-out arrive, il faut du temps pour recoller les morceaux. Cela peut aussi se cristalliser dans des personnalités déficientes, voire perverses.

Quand la Petite Thérèse a annoncé sa vocation à son papa, celui-ci lui a donné une fleur avec des racines : c’était un signe qu’elle devait partir au monastère avec tout ce qu’elle était. Nous suggérions déjà à ce sujet dans Réformer la vie religieuse que les postulants et novices des communautés passent chaque année un temps d’au moins deux semaines dans une famille pour grandir en maturité. Nous le disions car nous pensions que le témoignage de la famille était plus que nécessaire pour les religieux. Mais ce conseil est encore encouragé par nos réflexions d’aujourd’hui. Quant à ceux qui se préparent au mariage, prendre le temps des fiançailles où l’on habite chacun chez soi et où l’on ne vit pas l’union charnelle semble le temps nécessaire pour avancer en profondeur vers l’autre et se donner vraiment. Il apparaît clairement que ce sont ceux qui suivent cette voie qui vivent des unions qui durent davantage toute la vie.

Il se peut, et cela nous est personnellement arrivé, que le mystère de Dieu, ce qu’Il nous en donne à goûter et à voir, soit tellement en décalage avec ce que l’on connaissait jusqu’alors, et ce que l’on vivait, que l’on soit comme écartelé, comme le Christ sur la Croix. Nous vivons alors dans notre chair le vrai amour du monde, celui qui lui donne le salut de Jésus-Christ. Nous n’arrivons plus alors à faire le lien entre le moi et l’autrement-moi. Avancer vers ce que nous goûtons déjà semble empêché par le poids des faiblesses et des péchés du monde. Et la vie telle que nous la connaissions n’est plus possible. Tout semble vaciller. Le ça et le sur-moi réagissent d’une manière désordonnée devant la grâce qui vient remettre de l’ordre. Les foyers de péchés sont atteints à leurs racines. Et les équilibres compensatoires disparaissent. Il n’y a alors plus qu’à attendre le salut de Jésus-Christ qui saura ouvrir un chemin de Résurrection pour avancer avec Lui et vers Lui dans un monde renouvelé.

Car sans Jésus-Christ, on ne peut finalement rien faire. Nous sommes finalement bien incapables de nous guérir nous-même. Et les désordres du ça, du sur-moi, du moi et de l’autrement-moi sont largement amplifiés, suscités et conservés par l’action des démons qui ont une emprise sur nos péchés et s’engouffrent dans nos faiblesses. Ils nous influencent au-delà de ce que nous imaginons. Seul l’Esprit-Saint peut nous préserver de leur action et les chasser des replis de nos âmes. Seul l’Esprit-Saint peut nous guérir en profondeur. Cet Esprit-Saint qui ne veut pas que nous nous replions sur nous-mêmes, mais que nous nous ouvrions aux autres, à toute la création et à Dieu pour entrer avec notre être renouvelé dans la symphonie de l’amour. Celle-ci se vit avec les anges qui sont là aussi pour équilibrer nos psychologies : nous pouvons en particulier prier l’ange gardien que nous avons chacun pour qu’il nous aide à vivre pleinement de la vie dans toutes ces dimensions.

L’appel de l’Évangile est de naître de nouveau. Il est de devenir autre, car notre équilibre n’est plus en nous-mêmes ni parmi les créatures, mais en Dieu lui-même, révélé en Jésus-Christ, chez Marie et Joseph. Marie porte Jésus-Christ en elle, elle nous porte dans la vie avec Lui. Elle nous rassure. Joseph a accueilli et élevé Jésus-Christ. Il nous entraîne de l’avant, et a pour mission de nous mener vers notre vocation ultime, de nous faire entrer dans le Royaume des Cieux. C’est à leur école et sous leurs regards que nous cheminons.

Alors, ce chemin nous le souhaitons pour chacun. Nous le souhaitons aussi pour nos pays et pour ce monde qui vit les douleurs d’un accouchement. Car bientôt seront enfantés et manifestés les mystères du Cœur de Jésus par la venue des petits apôtres de l’amour. Tout en restant nous-mêmes, il va falloir devenir autre. Cela est vrai personnellement, ecclésialement et politiquement.

Un exemple heureux de la manière dont l’Église a changé en restant elle-même est l’usage de la langue vernaculaire dans la liturgie. Chaque culture a quelque chose a dire du mystère de Dieu. Chaque culture doit interpréter et vivre la Révélation d’une certaine manière. Par exemple, la France, Fille Aînée de l’Église, est appelée à manifester les secrets du Cœur de Jésus, et sa langue est la plus à même de faire cela. Il est heureux de l’entendre à la messe et de faire de la théologie avec elle. Autant l’hébreu, le grec et le latin restent importants. Ils ont été utiles, ils ont donné une nourriture indispensable sur le chemin de l’Église en croissance. Autant il faut savoir aller vers quelque chose de nouveau pour aller plus loin dans le mystère de Dieu. Mais cela doit se faire sans renier son origine : ces trois langues sacrées demandant encore à rester proches de nous, et à être pratiquées plus particulièrement par certains. Une image de cela serait de dire qu’il faut connaître et rester proche de la Sainte Famille : Marie et Joseph ont accueilli Jésus les premiers. Mais Jésus vient aussi habiter dans nos cœurs, il n’est pas que chez Marie et Joseph. Jésus vient habiter dans nos cultures. Il les libèrent, les guérit et les purifie. Et il les invite à chanter leurs notes dans le grand concert faits de rencontres et d’aventures. Alors n’ayons pas peur de la nouveauté enrichissante.

Aujourd’hui, notre monde vit dans un équilibre compensatoire, plein de faiblesses et de péchés. Mais le Seigneur Jésus veut nous sortir de cette ornière, il veut nous faire devenir autre. Il veut un monde nouveau, celui du Règne du Sacré-Cœur de Jésus, celui de la civilisation de l’amour. Il envoie son Esprit-Saint dans une Pentecôte d’Amour pour nous y conduire. Il prépare des signes qui laisseront des marques indélébiles dans la conscience de l’humanité pour indiquer la voie. Alors n’ayons pas peur de prendre ce chemin, résolument, mais en respectant la lenteur d’une longue route. Il ne s’agit pas de détruire pour reconstruire, il ne s’agit pas de quitter un monde pour en bâtir un autre. Il s’agit de tout reprendre depuis le Cœur de Dieu et de faire toute choses nouvelles, en les délivrant, les guérissant et les purifiant. À Jésus de nous donner jour après jour les lieux qu’il veut visiter. Les dynamismes profonds vont changer. Les cadres de pensées vont évoluer. Beaucoup de réalités vont sembler vaciller. À chacun de se laisser entraîner par l’Esprit qui donne la vie, qui réconforte et qui est capable de tout renouveler.

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