L’Église peut-elle changer le monde ?

« Je ne prie pas pour que tu les retires du monde,
mais pour que tu les gardes du Mauvais. » Jn 17, 15

Le rapport entre l’Église et le monde a toujours été complexe. Aujourd’hui, nous pourrions nous demander d’ailleurs s’il n’y pas une confusion entre ce que l’on appelle le monde et la société mondialiste. De fait, on entend des personnes qui disent de ceux qui cherchent des chemins alternatifs à côté de la société moderne financière, technique et consumériste qu’ils quittent le monde, comme nous le dirions d’un religieux. Or le monde est tout autant dans ces sociétés alternatives et souvent très locales que dans la société internationalisée. De fait, ces personnes continuent à se mettre en couple, à avoir des enfants, à travailler d’une manière ou d’une autre pour subvenir à leurs besoins, à s’intéresser aux dynamiques de leur lieux de vie dans leurs dimensions sociales, environnementales et même économiques (dans le sens restauré de gestion d’une maison), etc. À ce propos, on entend chez ces personnes un intérêt de plus en plus croissant pour la spiritualité et même le fait religieux qui suscite déjà, nous l’avons constaté, des conversions et des baptêmes, qui ne sont peut-être que les prémices d’un grand renouveau pour l’Église.

Et dans le sens inverse, le société mondialiste semble être chez certains le symbole et la réalité du monde déchu livré au diable. Et les chemins de compromission de l’Église avec lui semblent alors nous conduire dans l’abîme, comme le montre d’ailleurs très nettement la baisse de la pratique et des vocations.

Dans l’Évangile, le monde est souvent vu comme ce qui s’oppose à l’Évangile : « N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Tout ce qu’il y a dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l’arrogance des richesses –, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde. » (1 Jn 2, 15) D’un autre côté, Dieu a envoyé ses disciples « dans le monde entier pour proclamer la bonne nouvelle à toute la création. » (Mc 16, 15). Nous sommes donc dans le monde, mais pas du monde.

Dans son chemin à travers l’histoire, les hommes d’Église ont cherché soit à évangéliser le monde pour répondre à cette demande de Jésus, tout en y trouvant souvent des richesses spirituelles et humaines insoupçonnées, soit à s’en protéger en s’enfermant comme dans une forteresse imprenable, soit à se confondre avec le monde au point d’oublier qu’ils étaient chrétiens. Et dans la pratique, même si des moyens du monde peuvent servir à l’Évangile, de nombreuses tentations surgissent sans cesse du monde pour nous éloigner de l’Évangile, et des millions, voir des milliards, de chrétiens ont expérimentés dans leur vie et dans leur chair combien le monde n’aimait pas l’Évangile.

Aujourd’hui, beaucoup, qu’ils soient chrétiens ou non, veulent changer le monde ou en tout cas usent de ce vocable. Qu’est-ce à dire ? Déjà qu’il conviendrait plutôt de le rénover. Car le changer voudrait dire qu’on le jette en faisant table rase, et qu’on en prend un autre. Or il est sorti de Dieu et même si le diable et le péché l’ont quelque peu abîmé, il ne peut se pervertir entièrement. Du coup, nous pourrions peut-être espérer le rénover comme une maison. Mais est-ce vraiment possible vu les mises en garde de l’Évangile ? Même le Catéchisme de l’Église catholique aux paragraphes 675-677 nous prévient que tout millénarisme et messianisme temporel est vain : tout finira par l’échec de la Croix et le déchaînement du mal. En fait, la réponse tient simplement dans le fait que le diable est encore prince de ce monde.

Nous avons péché. Et en pêchant, nous avons livré ce monde dont nous étions les gardiens à la souveraineté du diable. Une souveraineté qu’il a encore. Certes, le Christ a vaincu par la Croix, et les grâces obtenues ne demandent qu’à jaillir pour chasser définitivement les démons. Mais cela ne doit advenir que dans les combats eschatologiques dont l’Apocalypse nous dresse le paysage. Le Corps du Christ qu’est l’Église est appelé à suivre le même chemin que son Seigneur : passer par la Croix pour aller dans son Royaume. Tant que cela n’est pas arrivé, nous pouvons toujours être des hommes nouveaux régénérés par le baptême, et travailler à édifier la cité céleste tout en bâtissant la civilisation de l’amour au travers des réalités temporelles. Il n’en reste pas moins que la cité céleste et la civilisation de l’amour seront toujours en opposition avec le diable qui reste prince de ce monde.

Alors le Christ nous met en garde. Méfiez-vous du monde. Il appartient au diable et il en sortira toute sorte de vices et de méchancetés. Il vous faut y être présents pour évangéliser, mais il faut faire attention ; vous êtes des agneaux au milieu de loups féroces (Mt 10, 16). Et cela finira quoi qu’il arrive par l’échec de la Croix. Et ce qui est dit ici est vrai aussi bien de la société mondialiste financière, technique et consumériste que nous avons évoqué plus haut que des chemins alternatifs, écologiques et ouverts à la spiritualité. Ces derniers nous apportent aujourd’hui une bouffée d’oxygène appréciable qu’il ne faut pas négliger : c’est un chemin de renouveau à emprunter. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’y vit aussi et déjà le combat entre le Christ et l’antéchrist, entre l’Église et le monde, et que cela finira également par l’échec de la Croix. L’antéchrist a d’ailleurs souvent été représenté, et ce dès l’Antiquité, comme un homme d’une apparence de grande bonté : un philanthrope venu sauver le monde, mais le conduisant finalement dans l’abîme, dans les mains du diable.

Or le diable est un monstre à trois têtes, comme le montre Cerbère. Il se manifeste dans une corruption du pouvoir temporel, dans une parodie du pouvoir spirituel et dans l’horreur du mal et du satanisme. Ces trois têtes agissent à chaque époque sous des formes différentes pour lutter contre Dieu et son projet. Ainsi, le combat entre l’Église et le monde n’est pas le combat entre les institutions ecclésiales et les institutions temporelles, mais le combat entre l’Évangile du Christ qui cherche à bâtir le Règne de Dieu, et le Diable qui cherche à perdre les âmes. Les institutions ecclésiales et temporelles vivent chacune ce combat en leur sein.

L’Esprit-Saint a cependant mis un certain nombre de remparts infranchissables pour être protégés des assauts répétés. Ce sont notamment les trois blancheurs décrites par Don Bosco : l’infaillibilité pontificale, la dévotion mariale et le culte eucharistique. Nous ajouterions aussi, même si cela est implicite, l’attention au mystère de la Sainte Famille qui permet d’équilibrer sa spiritualité grâce au mystère de l’Incarnation.

La première Bête de l’Apocalypse au chapitre 13 semble être un messianisme d’horizon humain, et donc avec une dominante séculière et temporelle : cela ressemble beaucoup à ce que l’on vit aujourd’hui dans notre société mondialiste. La deuxième Bête semble être davantage un messianisme avec des puissances venues d’en-haut, c’est-à-dire des démons, et donc des pseudo-miracles qui dépassent les capacités humaines. La dominante est alors plus spirituel. Il est à craindre que le mouvement alternatif peu chrétien soit à la longue tentée par ce genre de choses.

Le Dragon et les deux Bêtes, selon Matthieu 24, 15, doivent être manifestés par l’Abomination de la désolation, installée dans le lieu saint. Qu’est donc cette Abomination de la désolation ?

Cela peut déjà évoquer l’avortement qui s’est répandu par le mensonge de Satan qui est l’abomination du meurtre dans le ventre de femmes, alors que ce ventre a vocation à devenir non seulement le lieu de naissance de la vie humaine, mais aussi celui où habite l’Enfant-Dieu, la Divinité dans son Humanité. On voit déjà là comme une forme de Dragon. Mère Teresa disait que c’était là la cause de toutes les guerres.

Cela peut être aussi la bombe atomique qui détruit la vie de millions de personnes en un rien de temps, et des lieux de vie pour des décennies ou des siècles. C’est abominable. Cela marque à jamais la conscience de l’humanité. Et c’est sur cette arme aujourd’hui que repose la soit-disant paix dans le monde. C’est un drôle de prince de la paix, qui risque de nous mener dans l’abîme.

Cela peut également être la création de chimères homme-animal, peut-être même cybernétiques. La technique prend alors tellement le pas sur la vie, qu’elle en vient à brouiller l’image de Dieu qui a été déposée dans l’homme et à violer sa dignité inaliénable. La conscience humaine devrait se révolter devant cette infamie qui ne peut que nous faire perdre définitivement toute perception du respect dû à la vie de chaque être humain, et conduire aux plus horribles massacres.

On peut ensuite penser à l’horreur des camps de concentration où la vie humaine est bafouée sur des mois et des années dans des horreurs sans nom et des massacres orchestrés. Ceux qui ont commis cela n’ont pas disparu. Il est à craindre que ce genre de lieux existe encore dans des endroits obscurs en nombre peut-être bien plus grand que ce que l’on ose imaginer.

D’un point de vue spirituel, l’abomination de la désolation est aussi toutes les offenses faites à l’eucharistie, toutes les hosties et vin consacrés profanés. C’est aussi peut-être tous ces prêtres qui mentent, mettent de fausses hosties ou du faux vin, pour qu’il n’y ait pas de présence réelle. Dans la même ligne que l’avortement, c’est le meurtre du Dieu qui donne la Vie. C’est blesser Jésus lors de sa Passion. En s’appuyant sur les écrits de sainte Faustine, on dit que c’est du Trône de Miséricorde qu’est le Saint-Sacrement adoré que viendra le salut attendu pour notre monde en déroute. Notre froideur à ce sujet est la cause du retard de tout renouveau.

Ce serait aussi l’installation sur la chaire de Pierre, c’est-à-dire à la papauté, d’un homme livré au démon, soit par élection, soit plus probablement par un subterfuge pour prendre l’apparence d’un pape qui serait emprisonné ou tué. Dans ce cas-là, il n’est pas à craindre que soient niés les dogmes infaillibles, l’Esprit-Saint l’a promis, mais il est à craindre que le mal grandisse dans l’institution ecclésiale. On risque alors de se retrouver dans la fâcheuse position de devoir se positionner face à des ordres iniques, en attendant l’intervention de Dieu pour rétablir la chaire de Pierre dans son intégrité.

Cela peut aussi être un anti-pape non élu canoniquement, mais qui serait suivi par la majorité, et donc par bon nombre de structures ecclésiales. Il y aurait alors un vrai pape élu canoniquement pour ceux qui cherchent et ont le cœur ouvert. Mais l’anti-pape risque de conduire beaucoup de fidèles loin de la foi et dans une parodie de religion où il ne reste plus rien du mystère du Verbe Incarné et de ce qui peut nous donner le salut.

Ce peut être enfin la manifestation pure et simple d’un culte satanique avec son lot d’orgies et de sacrifices humains. Nous n’en dirons pas plus devant une telle horreur.

Ce sont des hypothèses, mais cela fait quatre abominations pour le monde temporel et quatre pour le monde spirituel. Elles sont croissantes en horreur, du moins pour les trois dernières. Les deux premières de chacune de ces réalités sont déjà réalisées amplement malheureusement. Les deux suivantes tout en étant en germe pour une part se manifesteront peut-être dans un paroxysme où tout semblera vaciller, mais nous espérons que Dieu intervienne pour nous sauver d’un tel abîme. Les deux d’après pourraient correspondre au combat contre la première Bête, les suivantes au combat contre le deuxième Bête, et les dernières risquent d’arriver finalement comme la manifestation du mal, quand celui-ci, vaincu, montrera son vrai visage.

C’est alors que l’Esprit de Dieu viendra sur notre humanité dont le cœur sera transpercé de douleur, et dans une effusion d’amour il instaurera le Règne du Sacré-Cœur de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie, et la civilisation de l’amour en sera le fruit. Le Satan sera rejeté définitivement comme prince de ce monde. Cette civilisation continuera sa course avec une unité d’Amour indestructible, bien que devant encore faire face aux assauts répétés des démons et à d’autres échecs apparents.

Alors, peut-on rénover le monde ? Oui, mais après ou au travers de tout cela… Le Satan doit être rejeté par la Croix pour que la civilisation de l’Amour puisse éclore. Finalement, nous n’en sommes pas encore à rebâtir notre Maison Commune qu’est le monde. Nous en sommes à arrêter l’incendie, à faire tomber les murs cassés et sécuriser les endroits dangereux, tout en cherchant à colmater ce qui peut l’être et à assurer un minimum de viabilité. La rénovation consiste d’abord à déblayer, avant de rebâtir.

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