Le Verbe s’est fait chair

« Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. » (Jn 1, 14)

Angélus Silesius, un mystique allemand du XVIIème siècle nous dit : « Le Christ serait-il né mille fois à Bethléem, s’il ne naît pas en toi, c’est en vain qu’il est né ». Dans son livre, Le Voyageur chérubinique, il nous parle souvent de cette naissance du Christ dans une âme par l’Esprit-Saint, comme une perle qui se forme dans un coquillage.

C’est là le grand mystère du christianisme : Dieu se fait chair et vient comme un enfant habiter dans notre âme, dans notre esprit, dans notre corps. Il vient comme un enfant. Cela se fait par les sacrements. Le baptême en est la porte d’entrée. L’eucharistie est le lieu par excellence pour le vivre. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. » (Jn 14, 23). Ce que Dieu a fait dans la Vierge Marie et chez saint Joseph, à savoir venir comme un enfant, il le refait mystérieusement en chacun de nous. Il répand sur nous son Esprit pour que le Christ habite à nous. Dans la nuit, Jésus vient habiter chez nous, il nous demande de l’enfanter en ce monde. C’est un mystère de noces, qui commence aujourd’hui et qui continuera éternellement au Ciel. C’est une union féconde de la créature avec son Dieu. Le Verbe se fait chair en chacun de nous. C’est pourquoi l’Église aime le culte des saints, car en plus d’être pour nous des amis et compagnons de route, Dieu habite en chacun d’eux.

Le Seigneur a fait les nuits pour parler de l’union profonde de chaque âme avec son Dieu, et les jours pour parler de la communion qui s’installe entre tous.

On voit par là que le Dieu chrétien est bien plus grand que tous les autres dieux… C’est une folie d’amour déroutante que ce Dieu qui se fait chair en chacun de nous, et nous révèle son Visage d’Amour qu’une vie entière ne suffit pas à vraiment percevoir. « Quelle est en effet la grande nation dont les dieux se fassent aussi proches que YHWH notre Dieu l’est pour nous chaque fois que nous l’invoquons ? » (Dn 4, 7).

Le christianisme, avant d’être une religion de la parole, est une religion du toucher. « Ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie… » (1 Jn 1, 1). C’est un être qui se manifeste à nous, c’est un évènement qui vient dans nos vies, c’est une réalité à accueillir. Et la parole vient désigner, montrer, expliciter cette vie et cette réalité. Le christianisme nous donne la vie divine, accompagnée de la parole qui nous permet de l’accueillir et d’en percevoir le mystère. Et ce mystère est aussi simple que l’accueil d’un Enfant-Dieu dans notre âme pour nous entraîner tous dans la communion les uns avec les autres et avec la Trinité. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » (Ga 2, 20). Le Christ en habitant en nous par l’Esprit-Saint vient déposer sa grâce pour nous renouveler et nous entraîner vers le paradis, vers le Père. La foi, l’espérance et la charité, c’est l’entrée dans ce mystère.

Le grand drame du christianisme occidental est d’avoir cherché la perfection chrétienne et une haute théologie sans l’accueil de cet Enfant-Dieu. C’est d’avoir oublié l’Incarnation, ou de l’avoir vidé de son sens. C’est d’avoir négligé l’union nuptiale de Jésus-Christ avec chaque âme, qui est pourtant ce que nous vivons en allant communier à la Sainte Eucharistie. C’est comme si nous étions allé à Pâques en oubliant Noël, à la Passion en oubliant la Nativité. Alors nous avons perdu l’esprit d’enfance, nous sommes entrés dans une perfection stérile et un idéalisme abstrait. Le Verbe est devenu un Concept, une Pensée. Pour finalement disparaître de l’horizon de notre monde devenu soudain athée. Un peu comme des autistes, notre perception du monde s’est restreinte, fermée, cloisonnée. Pour combler le vide laissé par l’absence de Celui qui pourtant était né pour chacun de nous, nous sommes devenus avides de parcourir le monde et de nous plonger dans l’immensité des créatures, espérant retrouver ce bonheur que nous avions entraperçu en nous unissant à l’Éternel. Nous courons à droite et à gauche, et tous ensemble, toujours plus vite, cherchant quelque chose qui ne peut nous être donné que dans le silence intérieur de notre âme par la grâce du baptême. Aujourd’hui, le monde numérique et virtuel arrive finalement avec la promesse d’assouvir nos désirs et nos quêtes. Et notre course effrénée se terminant dans l’échec, voir dans l’horreur, nous finissons dans la dépression et le dégoût de la vie.

Ce faux christianisme qui oublie le Verbe fait chair est comme ce premier cavalier du chapitre 6 de l’Apocalypse. Il monte un cheval blanc, et ressemble au Christ tel qu’on le voit en Ap 19, 11. Sauf que là c’est une parodie démoniaque, car il est associé aux trois autres cavaliers qui répandent la guerre, la famine et la mort. C’est cet esprit de l’antéchrist qui se déguise en ange de lumière pour nous mener vers l’abîme. C’est un humanisme mondain finalement trans-humaniste, ou un christianisme sans l’Incarnation.

« Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne peut se cacher, qui est sise au sommet d’un mont. Et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. » (Mt 5, 14-15).

Le Verbe s’est fait chair… Et il veut que ce soit Noël pour chacun de nous. Rien ne sert aujourd’hui de chercher à changer le monde, à réformer, à créer des processus plus humains ou plus performants, à nous mettre en route vers quoi que ce soit, tant que nous ne serons pas revenus au mystère de Noël, au mystère de l’Incarnation. Les réalités temporelles et ecclésiales partent en déroute ; rien ne pourra empêcher leur chute, si ce n’est de revenir au Dieu qui veut se faire chair dans l’humilité de chacune de nos âmes et de nos vies. Faire tomber les murs entre les grands ensembles de ce monde ne sert à rien tant que l’on n’a pas accueilli le Verbe fait chair qui du plus profond de notre âme va faire tomber les murs qui nous coupent des réalités célestes et de nos voisins immédiats. L’isolement n’a jamais été aussi grand aujourd’hui, alors même que l’on a fait tombé beaucoup de frontières entre les peuples. L’idéal mondialiste a fini dans le confinement de chacun chez soi, avec l’illusion d’un monde virtuel pour remplacer le monde réel. Le drame, nous l’avons dit plus haut, c’est d’avoir perdu de vue que la grandeur d’une vie se joue dans l’accueil du Verbe qui se fait chair dans la petitesse d’une existence qui n’a pas besoin d’horizon plus grand que celle d’un village ou d’un monastère pour être plongée dans l’immensité de Celui qui a fait tous les mondes.

L’humanité a cherché à se perfectionner et à avancer en un seul corps, sans être unie à son Dieu. Tel la tour de Babel, ce projet va être réduit à néant. L’homme impie, qui a tourné le dos à l’Incarnation de Dieu, va à sa perte. Il n’est plus temps aujourd’hui de croire qu’il y a un avenir sans revenir à ce mystère.

Mais le Verbe s’est fait chair ! Et c’est une joie profonde pour celui qui l’accueille, qui lui ouvre sa maison. Dieu veut demeurer chez chacun de nous. Le monde peut vaciller, nous avons dans nos âmes et nos maisons plus que le monde… Et celui-ci est capable de donner un nouveau matin où tout est possible.

Il ne faut pas se leurrer, le combat de fond aujourd’hui tourne autour de l’Incarnation. Dans le secret de nos maisons et de nos cœurs, soit l’on accueille le Verbe fait chair et la cour céleste, soit l’on se perd dans les potentialités d’une virtualité où l’on imagine devenir ce que l’on veut. Les remèdes sont connus : contempler le mystère de Noël et de la Sainte Famille ; vivre des sacrements, et spécialement de l’Eucharistie, quoi qu’il arrive ; user des sacramentaux : icônes, crucifix, eau bénite, huile sainte, etc. ; et demander aux anges et aux saints de nous garder sur le chemin de ce mystère immense.

Le Croix se dresse à l’horizon. Mais c’est par le mystère de Noël que nous traverserons cette Pâques, et elle nous mènera au Noël du monde : à la Civilisation de l’Amour fondée sur Jésus-Christ, Dieu fait chair.

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