
« Au soir de notre vie nous serons jugés sur l’amour ».
Cette phrase de saint Jean de la Croix a eu un écho considérable dans l’Église catholique.
Elle rejoint l’enseignement de Jésus sur les deux premiers commandements que nous trouvons en Matthieu 22, 36-40 :
« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
Jésus lui répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement.
Et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »
Le grand commandement, le premier, est d’aimer Dieu. Le second est d’aimer son prochain.
Le second ne dispense pas du premier, mais en découle nécessairement.
À cet enseignement, un docteur de la Loi pose à Jésus la question suivante (Luc 10, 29) :
« Et qui est mon prochain ? ».
Comme vous le savez peut-être, Jésus répond par la parabole du bon samaritain.
Beaucoup de choses seraient à dire sur cette parabole, mais en lisant avec attention, nous restons étonnés par la dernière question de Jésus (Luc 36-37) :
« Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
Nous aurions attendu la question : « Lequel des trois, à ton avis, a aimé son prochain ? »
Mais Jésus ne pose pas la question ainsi. Il demande : Qui est le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? Et ce n’est pas sans conséquence pour comprendre ce que Jésus veut nous dire, puisque nous sommes partis du commandement de l’amour du prochain.
Donc, Jésus nous dit : Comment l’homme tombé aux mains des bandits a-t-il aimé son prochain ? Comment a-t-il aimé le bon samaritain quand celui-ci l’a aidé ?
C’est l’amour de l’homme blessé envers le bon samaritain qui est ici désigné.
Peut-être êtes-vous étonnés ? Comment ? Aimer son prochain consiste-t-il à recevoir de l’aide ? Le second commandement est-il donc d’accepter que les autres s’occupent de nous ? Et nous qui pensions qu’il s’agissait d’aider les autres !
Lisons la suite (Luc 10, 36-37) au sujet de ce prochain de l’homme tombé aux mains des bandits. Qui est-il ?
Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. »
Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »
Le commandement de l’amour du prochain consiste-t-il à accepter que les autres aient pitié de moi ?
Mais pourquoi en doutes-tu, fou que tu es ? Penses-tu pouvoir être sauvés si tu n’acceptes pas que les autres et surtout le Tout Autre aient pitié de toi ? N’est-ce pas pour cela que Jésus s’est incarné, s’est fait petit enfant et est mort sur la Croix ? Ne vois-tu pas que tu es tombé aux mains des bandits, des démons et des péchés qui ont autorité sur ta vie ?
Jésus nous dit que le commandement de l’amour du prochain est semblable à celui de l’amour de Dieu. Comment pourrait-il lui être semblable s’il ne commence pas lui-aussi par le constat de notre dépendance envers autrui ? Une fois cela accepté et vécu, nous pourrons donner en retour : à Dieu et aux autres.
« As-tu quelque chose sans l’avoir reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (1 Co 4, 7)
Et ton ange gardien qui est là à tes côtés depuis ta naissance : L’as-tu aimé ? Il t’assiste chaque jour, il a pitié de tes faiblesses, il cherche à te sauver. Penses-tu pouvoir être sauvé sans être reconnaissant envers lui, sans t’intéresser à lui, sans avoir de la gratitude envers lui ?
Tu prétends aimer. Mais cet ange gardien qui est ton meilleur ami, tu l’ignores dans une indifférence glaçante. Ne vois-tu pas que c’est lui le bon samaritain de cette parabole ?! Bien sûr, c’est aussi tous ceux qui ont pris soin de toi : tes parents, tes professeurs, tes amis, etc. Ceux qui ont priés pour toi, et qui ont veillés sur toi. Et c’est Jésus, et toute la cour céleste.
Cette parabole nous invite aussi à être des bons samaritains. Mais elle nous invite d’abord à accepter d’être sauvés par des bons samaritains. Car la question de Jésus est posée dans ce sens.
Et la parabole nous dit que le bon samaritain n’est pas un prêtre ou un religieux : ces derniers ont passé leur chemin. Jésus nous dit cela non pas pour nous détourner des prêtres et des religieux, mais pour nous prévenir d’un mal : celui de tout attendre du clergé, sans compter sur le Ciel, sur notre ange gardien, sur toute la communauté ecclésiale, et sur tous les hommes de bonne volonté.
Aime ton prochain, donc accepte d’être aidé ! Accepte d’être aidé par Jésus d’abord, en venant aux sacrements. Accepte d’être aidé par l’Église qui t’enseigne. Accepte d’être aidé par tes proches. Et après tu pourras aimer en retour. Tu pourras entrer dans la circulation du don qui rend heureux et joyeux : on reçoit et on donne, et plus l’on reçoit plus l’on donne, et plus l’on est heureux. Mais si tu refuses l’aide du bon samaritain, tu passes à côté du commandement de Dieu et du chemin du Ciel.
Comme tu es un bon chrétien, et que tu veux être jugé sur l’amour du prochain, tu vas alors me citer la parabole du Jugement Dernier en Matthieu 25, 31-46. Là au moins c’est clair : il s’agit d’aider les autres. Mais en es-tu bien sûr ? Regardons attentivement.
La symétrie semble quasiment parfaite entre ceux qui ont répondu aux besoins de leurs frères, et ceux qui ne l’ont pas fait, à deux détails près. Et le sens de ce passage se cache dans ces deux détails. Regardons de plus près.
Aux justes, comme aux injustes, Jésus listent précisément ce que chacun était appelé à faire.
Pour les uns :
« Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! »
Pour les autres :
« Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. »
La légère nuance sur la fin de la phrase montre déjà que les seconds ne s’intéressent pas à venir vers l’autre et le Tout Autre. Mais remarquons surtout que les deux ne répondent pas de la même manière.
Les premiers répondent en s’intéressant à chaque besoin, et en cherchant à venir vers l’autre :
« Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? »
Les seconds listent tous les besoins en vrac, et s’intéressent non pas à y répondre, ou à cheminer vers les autres, mais à assister les autres, à se faire des assistés :
« Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ? »
Et pour les premiers, Jésus répond ainsi :
« Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Pour les seconds, Jésus répond de cette manière :
« Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. »
Avez-vous noté la différence ? Pour les justes, les prochains sont des frères. Et pour les seconds, ils ne le sont pas : ce sont simplement des assistés.
Les deux groupes ont probablement aidé les autres au cours de leur vie, puisque la question qu’ils posent est de savoir quand ils ont rencontré ou non le Seigneur dans cette aide du prochain. Sinon, les injustes auraient dit : « C’est vrai, je ne suis jamais allé vers ceux qui avaient faim ou soif, qui étaient nus, étrangers, malades ou en prison. Je ne me suis pas mis à leur service. » Mais ce n’est pas ce qu’ils disent. Ce que leur réponse montre, c’est que les premiers sont entrés dans des échanges de dons réciproques, et que les seconds se sont considérés comme source du don.
Comment l’autre peut-il devenir ton frère, si tu ne fais que l’assister et si tu n’acceptes pas qu’il t’assiste à son tour ? Comment peux-tu prétendre aimer si tu veux bien avoir pitié de tes frères, mais que tu ne veux pas que ton frère ait pitié de toi ?
L’amour demande l’échange de don réciproque, sinon il n’y a pas d’amour.
Sur ce chemin, nous découvrons un jour que notre cœur est incapable d’entrer par lui-même pleinement dans un tel amour. Nous découvrons que nous avons besoin des autres et du Tout Autre. Nous avons besoin de Jésus Rédempteur et de la grâce des sacrements de l’Église. Et si nous ne prenons pas ce chemin dès aujourd’hui, serons-nous capables d’accueillir la grâce venue d’en-haut pour nous laisser renouveler jusqu’à l’intime de nous-mêmes ? Accepterons-nous la Miséricorde Divine qui seule peut nous ouvrir les portes du Ciel ?
Guérir notre cœur pour aimer est un long chemin.
Refuser que les autres nous assistent et aient pitié de nous empêche l’amour.
Cette posture est probablement la racine de l’isolement social actuel. D’après les études de la Fondation de France : 11 % des Français sont physiquement coupés des autres, sans aucun réseau de sociabilité. Près d’un tiers des Français (32 %) se trouve aujourd’hui en situation d’isolement relationnel et près d’un quart (24 %) se sent seul.
Au jour du bilan, notre civilisation sera jugée sur l’amour… Il n’est pas certain qu’elle brille d’une manière éclatante au milieu de toutes les civilisations de l’histoire.
Une civilisation « sans Dieu, ni Maître » où chacun se prétend la source de sa propre existence passe malheureusement à côté du mystère de l’amour ; et les bons sentiments de générosité n’y changent rien. La seule chose qui puisse encore l’aider est d’accepter l’aide du Bon Samaritain qu’est la Bonne Nouvelle de l’Évangile de Jésus-Christ.
