Les villages : fondement de toute société !

La Doctrine Sociale de l’Église, élaborée progressivement depuis le XIXème siècle par les papes successifs, s’est constitué autour du principe fondamental du respect de la dignité inaliénable de chaque personne humaine. Chacun doit être respecté dans son intégralité, de sa conception au terme naturel de sa vie, car il a été créé et est aimé par Dieu. À partir de là, de multiples principes et réflexions se sont déployés. Cette doctrine se veut un discours organisé sur les sujets de la société à la lumière de la Tradition bimillénaire de l’Église. La dernière encyclique du pape Léon XIV, Magnifica humanitas, en est un exemple.

Comme d’autres, nous avons plusieurs fois évoqué l’idée de compléter ce principe par un second tout aussi fondamental. En effet, chaque personne est faite pour le don de soi (cf. Gaudium et spes 24), et ne peut vivre qu’en relation avec d’autres, dans des communautés diverses et variées. Chacun est plongé dans un monde qui le dépasse, où il découvre une transcendance.

Remarquons ici que les doctrines sociales des Églises d’Orient se sont structurées autour de l’idée que chaque croyant se trouve participant d’un corps social, où il est appelé à vivre et à servir. Les chrétiens d’Orient ont mis davantage en avant l’aspect communautaire, et ceux d’Occident ont privilégié l’approche personnaliste. Chacune des deux postures a ses avantages et ses inconvénients.

Nous avons donc tenté de compléter le premier principe par un second, et avons proposé une formulation qui restait bien maladroite : « les personnes humaines sont faites pour servir ensemble le mystère de la vie et de l’amour qui nous dépasse. » C’est ce que nous avons appelé le « très-humanisme mystique ».

https://civilisationamour.sagessechretienne.fr

Avec les années, cette formulation nous apparaît non pas fausse, mais inadéquate pour le sujet en question. Elle désigne une posture anthropologique sous-jacente à notre réflexion, mais n’est pas un principe fondamental de doctrine sociale.

Aujourd’hui, nous considérons que la première chose à considérer pour cette problématique est :

  • que chaque personne doit pouvoir appartenir à une communauté de proximité : un village, un voisinage, une cousinade, une association, etc.
  • que cela fait partie du projet de Dieu que ces « villages » puissent être considérés comme des échelons nécessaires de toute vie en société.
  • et qu’il convient, par souci de subsidiarité, de liberté et de responsabilité, de ne pas déposséder ces villages de leur pouvoir légitime de décision et d’organisation pour prendre soin les uns des autres, pour soigner la création qui leur a été confiée, et pour considérer ensemble les divers aspects de l’existence humaine : école, culte, travail, artisanat, art, etc.

Nous proposerions donc la formulation suivante pour les principes fondamentaux de l’enseignement social chrétien :

  • Respecter la dignité inaliénable de chaque personne humaine.
  • Privilégier la vie villageoise comme fondement de toute société.

Là où la famille est la « cellule fondamentale de la société », le village (au sens strict du terme ou dans ses sens dérivés de communauté de proximité) est le premier agrégat de ces cellules fondamentales. Il est le premier organe viable pour cheminer durablement avec d’autres. Il est au fondement de la société.

Un proverbe africain dit qu’il faut tout un village pour éduquer un enfant. Je dirais pour les adultes qu’il faut tout un village pour avancer de manière équilibrée dans la vie.

Cette formulation évite deux écueils : celui de dissoudre chaque individu dans le corps social, et celui de se replier sur un individualisme exacerbé.

Le village est une communauté de foyers. Chacun peut y vivre des relations vers l’intérieur des foyers, et d’autres vers l’extérieur entre les foyers. Une perfection de l’amour peut donc se dessiner au sein d’un village d’une manière unique. À nous de travailler les vertus villageoises pour rendre nos villages joyeux et accueillants, bons pour chacun et ouverts à l’altérité.

Le Dieu chrétien est une Trinité de Personnes réunies dans l’amour. N’est-il pas normal que l’enseignement social chrétien insiste sur la notion de personnes et sur les premières communautés de personnes dans lesquelles chacun de nous évoluons ? Notre Dieu est Un et Trine. N’est-il pas convenant que notre discours doivent considérer dès ces principes fondamentaux en même temps la personne et la communauté ?

La modernité nous a éloignés de la vie villageoise, pour de multiples raisons. Notre civilisation peine depuis à trouver son équilibre. Pour caricaturer d’une manière un peu simpliste, nous pourrions dire que la gauche française cherche à résoudre les problèmes de la société en s’appuyant sur le corps social où chacun d’entre nous est comme à égalité avec les autres citoyens. Et la droite française cherche à résoudre ces mêmes problèmes en s’appuyant sur la responsabilité de chaque individu par les leviers de la morale ou de l’entreprenariat. Quant au centre, il cherche une synthèse tout en gardant les défauts des deux postures.

La solution est en fait ailleurs : privilégions la vie villageoise comme premier lieu pour nous organiser en société. Nos systèmes politiques doivent les favoriser et non pas les remplacer. Chaque personne pourra ainsi s’engager d’abord pour son village et ses communautés de proximité, tout en bénéficiant de l’aide de toutes ces personnes qui vivent proches de lui. Puis, il pourra poursuivre son engagement dans la « cité », la « res-publica », c’est-à-dire à cette échelle où il peut trouver à peu près tout ce dont il a besoin pour son existence (étudier, se marier, commercer, travailler, etc). Cela correspond à peu près à l’échelle de nos départements. Et enfin les organisations plus vastes (pays, nations, continents, etc) permettent la paix et la concorde, mais ne doivent pas remplacer les communautés de proximité.

La notion d’écologie (oykos-logos), très à la mode, signifie étymologiquement et historiquement la science d’organisation d’un village (de l’habitat, de la maisonnée, de la tribu, etc). Pour qu’il y ait écologie, il faut un village : puisque la question de l’écologie est celle de savoir comment un village se structure, s’organise, prend des décisions et agit pour le bien de chacun, de la nature, et de tout ce qui constitue un village épanoui en lien avec une terre à faire fructifier.

L’écologie politique doit donc commencer par légitimer les villages comme lieux d’organisation et de décision pour la vie en société. Puis, elle doit accompagner les villages par subsidiarité, mais sans remplacer le travail qui leur incombe. Sans cela, ce n’est plus de l’écologie politique, mais une mise sous tutelle de la vie villageoise par les puissants : c’est donc une politique anti-écologique, et ce même si son objectif se prétend environnemental ou social. Je considère que les graves problèmes environnementaux du monde moderne vienne directement de l’abandon de la vie villageoise comme espace de décision et d’organisation : les choix économiques (oykos-nomos) devraient d’abord incomber aux villages. Mais livrés aux diktat des puissances d’argent, nos industries et notre finance ont abîmé la terre qui nous était confiée.

La notion de paroisse (par-oykos) signifie « à-coté des villages ». C’est là que tous les villages se rassemblent dans l’unité autour de Jésus et se laisse transformer par la Bonne Nouvelle. C’est là que chaque personne peut vivre au quotidien dans une communauté plus vaste que celle de son propre village. Mais encore faut-il qu’il y ait des villages pour parler de communauté de villages et donc de paroisse… La communauté locale des croyants doit éviter l’écueil d’être un groupe uniforme qui déstructure les villages.

À chacun de s’interroger. À quel village est-ce que j’appartiens ? À quel village est-ce que je souhaite appartenir ? Comment contribuer à la vie villageoise ?

Quand Jésus apparaît après sa Résurrection à Marie Madeleine et à l’autre Marie, voici ce qu’il dit : « Soyez sans crainte, allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront. » (Mt 28, 10).

Mais qu’est-ce que la Galilée, si ce n’est la région de Nazareth et de Capharnaüm, c’est-à-dire celle des villages de Jésus et des apôtres.

Retournez dans les villages ! Fondez des villages chrétiens !

Ne croyez pas que vous pouvez éviter la porte étroite de la vie villageoise et vous contenter du large chemin d’un Évangile seulement vécu dans les idées ou dans une perspective mondiale.

L’universalité de l’Église catholique commence dans les villages où toutes les réalités locales sont conviées dans le Royaume de l’Amour de Jésus. Et cette universalité s’étend ensuite par la communion qui s’installe entre les villages, par l’Esprit-Saint.

Pour les lecteurs, l’abbaye de Randol a retranscrit la sagesse peu commune d’un village chrétien dans son livre Le Trésor des Randols :

https://randol.org/produit/tresor-randol-livre

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