La vocation d’Israël, ou le messie Ephraïm

Le peuple d’Israël ne peut être comparé à aucun autre peuple, comme en témoigne notamment sa subsistance loin de sa terre durant près de 2000 ans. Le Seigneur Dieu a fait Alliance avec Lui pour se révéler à notre humanité. Israël est né de cette Alliance, par la foi d’Abraham. Et à partir de là une histoire sainte a été écrite : Dieu appelle, parle et suscite des évènements surnaturels. Il protège et veille, guide et conduit. Israël s’est retrouvé séparé des nations, pour permettre au projet de Dieu de s’accomplir.

Mais quelle place a Israël parmi les nations ? Comment penser sa vocation en lien avec le reste du monde ?

Pour un chrétien, la venue de Jésus accomplit la vocation d’Israël qui était d’enfanter le messie, le sauveur du monde. En lui se trouvent accomplies toutes les promesses. Cela ouvre la porte aux païens pour entrer dans l’Alliance. Car il ne s’agit plus d’obéir à la Loi juive, comme le dit saint Paul, mais d’accueillir la Seigneurie de Jésus, de mettre sa foi en lui.

Il faut préciser que contrairement à des idées reçues, la venue du christianisme n’a pas mis fin à la vocation d’Israël, même si les juifs sont invités à reconnaître en Jésus leur messie. Chez les premiers chrétiens et ce durant plusieurs siècles, cohabitaient des chrétiens venus du judaïsme qui continuaient à vivre selon des coutumes juives, et des chrétiens venus du paganisme. Les décisions des Apôtres, décrites dans le Nouveau Testament, ont porté sur le fait de ne pas imposer aux païens la loi et les usages juifs, en particulier la circoncision, mais non point sur le fait de faire disparaître la spécificité juive au sein de l’Église. Cette spécificité avait vocation à rester une minorité, car Israël est un petit peuple, mais rien ne dit qu’elle devait s’éteindre. Or, avec les siècles et pour des raisons complexes, les juifs chrétiens ont disparu absorbés dans la manière non-juive de vivre le christianisme. C’est malheureux, car c’est une composante essentielle de l’Église qui a été mise sous le boisseau. C’est comme une rupture partielle avec notre source, et cela dénote une conception uniformisante de la spiritualité. Un autre exemple de cette tendance uniformisante est le long conflit entre la manière grecque (orientale) et la manière latine (occidentale) de vivre le christianisme, qui a abouti au schisme entre les catholiques et les orthodoxes. Peut-être que coupée de sa source judéo-chrétienne, l’unité de l’Église n’a pu se maintenir.

Au XXème siècle, de nombreuses conversions à Jésus-Christ chez les juifs ont donné naissance aux juifs messianiques. Un courant chrétien important qui garde les usages juifs. C’est très heureux, et cela promet une bonne bouffée d’oxygène pour notre religion. Mais quelle place leur donner dans l’Église ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on tâtonne sur ce sujet.

En fait, il faut comprendre que le Véritable Israël, c’est Jésus, et les deux personnes qui l’ont accueilli les premières dans son mystère d’Incarnation, à savoir Marie et Joseph. Le Véritable Israël, c’est la Sainte Famille, sur laquelle nous sommes tous greffés, chez qui nous sommes accueillis. Toute l’histoire d’Israël avant l’Incarnation est une préparation de la culture et de la spiritualité de ces trois personnes qui accompliront pleinement la Loi juive et seront donc les seuls justes, par la grâce de Dieu. La Sainte Famille est la famille messianique d’Israël. C’est là que le Messie est né et a été donné au monde. En théologie, on dit qu’ils appartiennent à un autre ordre que nous dans la grâce, que l’on nomme celui de l’union hypostatique.

Aucun juif, à part ce tiercé gagnant, n’a pu vraiment accomplir la Loi. Ils sont donc tous d’une certaine manière comme les païens. Mais Dieu a voulu solliciter la liberté et l’implication de ce peuple de l’Alliance pour préparer sur 2000 ans la Rédemption.

En fait, il faut voir que les nations trouvent chez les juifs comme des ambassadeurs auprès de Dieu. Ils sont comme les bougies de nos églises qui témoignent auprès du Seigneur de notre relation à Lui. Chaque nation a ses anges gardiens pour lui donner une coloration particulière, un mystère particulier de Dieu à manifester. Quant à Israël (comme pour la Sainte Famille), tous les anges protecteurs des nations sont ses gardiens. Chaque juif est comme un ambassadeur de l’un de ces anges, et donc d’une nation du monde, auprès d’Adonaï. Cela est mystérieux et invisible, et ne se concrétise souvent pas par un lien visible avec une nationalité ou un pays. Mais cela est bien réel, car fondé sur des liens spirituels et par la médiation des anges.

Comprenez bien que nous parlons ici du mystère d’Israël comme peuple de l’Alliance, et non de géopolitique ou de l’État d’Israël, qui sont des sujets à propos desquels il faut beaucoup de mesure et de prudence. Mais il faut savoir honorer Israël comme le peuple qui nous a donné l’Alliance en Jésus-Christ. « Honore ton père et ta mère, et tu auras longue vie sur la terre que le Seigneur te donne. » (Ex 20, 12).

Cette Alliance et cette vie vient d’au-delà du peuple d’Israël. Elle vient de Dieu par la Sainte Famille. De même, notre vie vient d’au-delà de nos parents : elle vient de Dieu qui a créé notre âme spirituelle à notre conception. Mais il reste toute notre vie le nombril comme signe de cette terre maternelle et parentale qui nous a vu naître, et qu’il nous faut honorer. De même, Israël est le signe parmi les nations de la terre fertile de Marie et de Joseph qui nous ont donné Jésus. Ils sont le nombril du monde, le signe à jamais de l’Alliance avec l’Éternel. Il faut remarquer que le nombril n’a pas de réelle fonction notable, comme le cerveau, le cœur ou l’estomac. Il a peut-être une utilité minime que nos biologistes se feraient un plaisir de nous expliquer, mais rien de vraiment significatif. Il est surtout un signe pour nous rappeler notre origine, nos racines, pour nous dire que la vie qui nous est donnée vient d’au-delà de notre propre existence.

Ainsi en est-il d’Israël pour l’Église. Israël n’a pas vocation à dominer le monde, ou à le gouverner. Il n’a pas à se prévaloir d’un quelconque pouvoir significatif, temporel ou religieux, parmi les nations. Mais il doit les illuminer. Il doit être un rappel constant de l’Alliance avec l’Éternel. C’est une vocation de serviteur, une sorte d’abaissement, comme saint Jean-Baptiste qui dit en désignant Jésus : « Il faut qu’il grandisse et que je diminue. » (Jn 3, 30). Il faut qu’Israël désigne l’Éternel (et Jésus, Marie et Joseph, en qui et chez qui il a fait irruption chez nous). Il doit en être le signe, mais il ne doit pas le remplacer. Il doit s’abaisser dans l’humilité pour que le Seigneur Jésus se répande dans les nations, y forme son corps, son épouse, et y déverse sa vie, par l’Esprit-Saint.

La vocation d’Israël est celle de l’Agneau qui au cœur du monde est un signe du Christ qui s’est abaissé pour nous redonner notre liberté. Ailleurs, parmi les nations, il peut y avoir des lions, des aigles, des taureaux, des ours, ou d’autres spiritualités et cultures. Mais Israël est l’Agneau. Cet abaissement, ce renoncement, qui consiste à ne pas user des grâces de Dieu et de l’onction reçue pour accroître sa personnalité, mais à les transmettre, à les communiquer, à les donner, pour que les autres soient rétablis dans leur dignité et leur vocation, est le chemin pour que ce monde trouve la paix et que le Règne de Dieu s’établisse en faisant tomber les puissants de leur trône, en déstabilisant à la racine le pouvoir du Malin.

Il ne s’agit pas d’un anéantissement où l’on disparaît dans le vide, mais d’une sorte de mise à la terre où l’on retrouve la joie d’être enfant de Dieu et de vivre en frères et sœurs dans un mystère d’unité et de communion loin de tous les rêves de grandeur qui isolent et détruisent.

Israël n’est pas un peuple comme les autres, mais il doit trouver sa place comme frères et sœurs de tous les peuples de la Terre et au sein de l’Église : c’est un petit peuple, qui doit ressembler au Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, mystérieux et avec une âme d’enfant, qui questionne et interroge, et nous ramène à l’humilité, à la vie, à l’amour, à l’essentiel. « Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. » (Jn 18, 37), dira Jésus à Pilate. Ainsi en est-il d’Israël : il donne au monde la Parole de Dieu, questionne sa vraie compréhension, et témoigne par son exemple, mais ne cherche pas à dominer. Sa vocation est finalement accomplie quand, ayant transmis la Révélation divine, et aider à en trouver le vrai sens, il cherche juste à être l’un parmi les autres, tout en restant très différent.

Nous croyons qu’à l’image de la communauté des nations, nos assemblées chrétiennes doivent comporter des personnes qui vivent cette spiritualité de l’Agneau. Je ne dis pas qu’elles doivent se faire juive, mais je dis qu’elles doivent se consacrer pleinement à Dieu (ce qui demande de l’inscrire dans sa chair en renonçant à fonder une famille et en choisissant de vivre dans la virginité), tout en vivant au milieu des autres et en renonçant à exercer de réels pouvoirs ou autorités. Elles peuvent prendre des responsabilités par soucis de service, mais ne doivent pas s’y attacher, et chercher à les transmettre pour établir d’autres personnes dans leur vocation. Elles peuvent posséder des biens, mais sobrement et sans accumuler, et en restant éloignées de toutes manigances d’argent et des sphères de pouvoirs.

Ce que nous décrivons est la vocation des laïcs consacrés. Ils ne sont ni prêtres, ni religieux, et ne fondent pas de familles. Ils étonnent, comme Israël étonne. On a du mal à les mettre dans une case. Ils obéissent à l’Esprit-Saint, mais sont libres de leur temps et de leurs projets. Ils sont disponibles parce qu’il n’ont pas de responsabilités majeures, de règles à suivre à la lettre, ou d’enfants à s’occuper. Ils peuvent donc aller là où le Seigneur les appellent, pour consoler, encourager, édifier et écouter. Ils peuvent se saisir des problèmes de leur époque, non pour les résoudre par eux-mêmes, mais en inspirant, en questionnant, en ouvrant des voient pour permettre à d’autres d’y passer. Ils sont des Apôtres de l’Amour de Jésus.

On dit que la Nouvelle Évangélisation se fera dans et par la communion des états de vie. Les laïcs consacrés peuvent justement servir de liant, car ils partagent avec les religieux d’être consacrés au Seigneur avec l’exigence de prière et de conversion que cela demande. Ils partagent avec les prêtres et les ordres apostoliques le soucis de la mission. Et ils partagent la vie des laïcs, se tenant au milieu d’eux, comme l’un d’eux, un parmi d’autres, cherchant leur amitié (et une vraie amitié faite de réciprocité). Ils sont une sorte de levain dans la pâte, de ferment pour que grandissent l’unité et la communion. Ils ne reçoivent des charismes ou onctions que pour mieux les transmettre et cheminer dans des communautés chrétiennes vivant de l’Évangile. Ils témoignent de la présence vivante de Dieu au milieu de son peuple : ils la manifestent par leurs paroles, leurs exemples, leurs amitiés et leurs encouragements. Ils ont le soucis d’amener les autres à leur vocation, quelle qu’elles soit (mariage, sacerdoce, vie consacrée…). Le Seigneur cherche de tels apôtres, car la moisson est abondante.

Cette vocation existait chez les premiers chrétiens. Certains vivaient ainsi. Tout comme Israël était présent au cœur de l’Église par les judéo-chrétiens. Cette vocation a disparu de l’horizon en quelques siècles, tout comme les judéo-chrétiens ont disparu. Et étonnamment, dans le même temps, l’esprit de prophéties, de miracles et de guérisons, très puissant chez les baptisés des premiers siècles s’est aussi amenuisé. La source s’est comme tarie. Pas complètement, mais elle n’a jailli que ponctuellement et que dans quelques lieux.

Or, depuis deux siècles, cette source des dons spirituels et des charismes extra-ordinaires semble progressivement s’ouvrir de plus en plus largement, dans des mouvements qui prennent de plus en plus d’ampleur, laissant présager qu’elle va bientôt toucher tout le peuple de Dieu. Et dans le même temps, Israël est bien sûr redevenu une réalité tangible en Terre Sainte, quoi qu’on puisse penser de ce fait. Mais surtout, les juifs messianiques donnent une présence chrétienne juive parmi les chrétiens. Et dans le même temps, la vocation des laïcs consacrés a progressivement été redécouverte et expérimentée par de nombreuses personnes et communautés nouvelles.

Tout cela est un signe que l’Alliance avec l’Éternel est en train de se rappeler à nous. Nous cheminons vers une ère messianique, vers l’accomplissement d’antiques promesses, vers un grand renouveau qui manifestera le projet de Dieu sur l’Église et sur le monde tel qu’on ne l’a peut-être jamais envisagé.

Cependant, il faut être subtil dans la manière d’aborder ce sujet. Il ne s’agit pas de refonder le christianisme autrement. Car le Christ l’a très bien fondé. Mais, il s’agit de s’apercevoir, comme le suggère Léon Bloy à la fin de son livre Femme pauvre, que l’Église ressemble aujourd’hui à une arche dont l’on n’aurait bâti qu’un seul montant, un seul côté. Et celui-ci vacille de toute part, peine à trouver son équilibre, semble se disloquer. Un des nombreux signes de cela serait que le christianisme a surtout percé en Occident (Europe et Amériques) et peu en Orient (Asie, Océanie). Un autre signe serait que l’on a beaucoup développé la théologie et la piété mariale, et peu celles envers saint Joseph. « Rebâti mon Église qui tombe en ruine. » a dit Jésus à saint François d’Assise. Il s’agit donc d’aller poser sur la pierre de fondation du Christ le deuxième montant de l’arche d’Alliance, pour que l’Église trouve son unité, son équilibre et sa stabilité, pour qu’elle soit pleinement vivante et rayonnante.

Un fait peu connu des chrétiens est que les juifs attendent deux messies, et non point un seul. « Éphraïm est le casque de ma tête, Juda, mon bâton de commandement. » (Ps 59, 9). Il y a la Mashia’h ben David et le Mashia’h ben Ephraïm. Il y a le messie de la descendance de David de la tribu de Juda, qui est le vrai messie, qui règne durant les temps messianiques. Un chrétien y reconnaît Jésus de Nazareth. Et il y a le messie de la tribu d’Ephraïm, fils de Joseph. Ce messie ne doit pas nécessairement venir, tout dépend de la prière, mais il doit préparer la venue du messie fils de David. Les Pères de l’Église ont pensé que cette figure était finalement aussi accomplie en Jésus. Certains interprètent sa première venue dans la chaire comme celle d’Ephraïm, et sa seconde dans la gloire comme celle de Juda. Toujours est-il que ce thème des deux messies pose question. C’est d’ailleurs ainsi que l’on peut interpréter la question de saint Jean-Baptiste : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? ». Il ne doute pas que Jésus est le messie de la tribu de Juda. Mais ne devrait-il pas y avoir aussi le messie de la tribu d’Ephraïm ? Et si oui, il devrait normalement venir avant Jésus. Faut-il l’attendre aussi ? Est-ce vraiment le messie de Juda qui doit venir maintenant ? Et Jean-Baptiste s’interroge. Il est compris que lui-même comme Précurseur n’était aucun des deux messies. Il l’a dit clairement. Par ailleurs, il n’est pas de la tribu d’Ephraïm, mais de la tribu de Lévi. Il est la voix prophétique qui vient dans le désert avant les deux messies. Le psaume dit : « A moi Galaad, à moi Manassé ! Éphraïm est le casque de ma tête, Juda, mon bâton de commandement. » (Ps 59, 9). Peut-être que Jean-Baptiste est aussi lié à la tribu de Manassé, dans la descendance de Galaad, pour préparer la venue des deux messies. C’est une hypothèse qui va bien avec les considérations que nous allons faire par la suite.

Ce qui est surprenant pour les tribus d’Israël, comme pour beaucoup de choses dans la Révélation, c’est que ce n’est pas aussi simpliste que cela pourrait l’être. Et cela afin de susciter notre réflexion et de nous ouvrir au mystère dans toute son ampleur. On pourrait s’attendre à 12 tribus bien découpés et bien définis, chacun sur son territoire, selon les 12 fils de Jacob, pour former les 12 portes de la Jérusalem céleste. Eh bien, non. Une d’elle sort tout de suite du lot : c’est la tribu de Lévi, la tribu sacerdotale, qui n’a pas reçu de territoire propre en partage, mais qui se trouve dispersée dans les autres tribus. Et Joseph, un des fils de Jacob, donne naissance à deux tribus, selon ses deux fils Ephraïm et Manassé, adoptés par Jacob. On se retrouve au final avec 13 tribus, répartis en 12 territoires, et avec une tribu mise à part et diffuse parmi les autres pour un service sacerdotal.

On sait que Jésus, en plus de la tribu de Juda, était lié à la tribu de Lévi, puisque son cousin Jean-Baptiste est de cette tribu. Ainsi Jésus est le roi d’Israël et le grand prêtre de la Nouvelle Alliance. C’est le messie fils de David annoncé par les prophètes. La Deuxième Personne de la Trinité s’est incarnée chez Marie et Joseph pour venir sauver l’humanité.

Quant à Ephraïm, il est le fils de Joseph (ce qui nous évoque le papa de Jésus), et on ne peut le considérer qu’en lien avec une altérité de part la présence de son frère Manassé. Il est aussi de la génération d’après celle des 12 fils de Jacob. Il vient après Juda. Le messie Ephraïm est donc finalement dépendant de Jésus.

Notre thèse, c’est que le peuple d’Israël est le messie fils d’Ephraïm parmi les nations, pour préparer les temps messianique où le messie fils de Juda régnera. C’est d’ailleurs une thèse courante dans le judaïsme que de penser que le messie attendu est en fait le peuple juif tout entier. Israël est Ephraïm pour accueillir Jésus, pour préparer sa venue. Sa spiritualité, comme nous l’avons décrit plus haut, est celle de l’Agneau. Israël est l’Agneau au centre du tableau du monde comme la signature de l’auteur. Cette dernière n’apporte finalement pas grand-chose au dessin, mais elle apporte le lien avec la vraie source du tableau qu’est l’artiste. Quand le sage désigne la Lune, l’idiot regarde le doigt. La Lune est ici la Divinité incarnée chez Marie et Joseph. C’est la Sainte Famille. On compare d’ailleurs parfois marie à la Lune. Et le doigt est Israël qui désigne cette source originelle. Ephraïm est fils de Joseph, rappelons-le.

Ephraïm ne se comprend qu’en lien avec son frère Manassé, qui est l’aîné. Il faut relire les bénédictions de Jacob, qui prophétiquement croise ses mains pour donner la bénédiction primordiale au cadet, à celui qui vient après, à savoir Ephraïm, comme ce vin nouveau de l’Évangile de Cana qui est meilleur que le vin du début des noces. Ainsi en est-il du visage de l’Église une fois qu’il sera renouvelé par Ephraïm. Le visage des deux derniers millénaires pourrait être celui de Manassé, qui culmine dans la vie sacramentelle, dans l’édification de l’Église, dans la sanctification et l’apprentissage de la vie chrétienne. Le visage renouvelé par Ephraïm, qui ne s’oppose pas au premier, mais le complète, comme les deux montants de l’arche dont nous parlions plus haut, semble arriver par un renouvellement des dons spirituels et des charismes, de la vocation de laïcs consacrés et de la place d’Israël. Il permet au Règne de Dieu de se manifester dans tout le peuple de Dieu par une charité renouvelée, ayant à cœur le mystère de l’Incarnation, et vivant sa vie chrétienne dans la puissance de l’Esprit-Saint, non pas pour dominer, mais pour servir, édifier, consoler.

Il permet de voir que Jésus est bien vivant au cœur de nos communautés, de chaque baptisé, de chaque famille, de chaque foyer, de chaque village, et donc au cœur du monde et de l’Église. Il ne reste pas sur l’autel ou dans le tabernacle, ou là-haut dans le Ciel, même s’il demeure aussi là, mais il vient jusqu’à nous, à l’intime de nous-mêmes. Nous seulement pour nous renouveler, mais aussi pour y habiter. À la messe, après la consécration vient la communion, où nous accueillons Jésus dans nos âmes et nos corps. Nous devenons ainsi, en quelque sorte, des tabernacles, des autels, des prêtres, pour porter Jésus et parler en son Nom, car il habite chez nous. Nous pouvons donc manifester de multiples manières sa présence vivante, cachée, mais bien réelle, régner en son Nom et exercer son autorité. La communion nous donne cette paix profonde qui n’est pas selon le monde, mais qui vient de Dieu, par Jésus-Christ que nous accueillons chez nous. Shalom !

C’est une purification qu’il nous faut entreprendre de la figure messianique au travers d’Ephraïm pour désigner finalement ce Jésus qui s’est livré dans les mains de Marie et Joseph comme enfant, et veut se livrer dans les nôtres, quitte à subir le supplice de la Croix par notre haine et nos indifférences. Et ceci afin de renouveler nos cœurs et de nous restaurer dans notre manière de vivre en frères et sœurs dans le Fils, comme fils du Père, dans l’Esprit-Saint.

La présence dans nos communautés du messie de Juda culmine dans la figure sacerdotale du prêtre. Ils avancent en lien avec les religieux qui sont comme saint Jean-Baptiste au désert pour préparer les chemins du Seigneur. C’est la voie de Manassé. Ephraïm et Manassé, deux frères qui viennent restaurer la faute de Caïn envers Abel. Le péché originel n’a pas seulement brisé notre relation à Dieu, mais aussi celle entre l’homme et la femme, entre les membres de l’humanité, et avec tout le reste de la création. Le bras vertical de la Croix du Christ est comme un signe du renouvellement de notre relation à Dieu, et le bras horizontal est comme un signe de la restauration de l’unité du monde créé. Cependant, comme Caïn qui tue Abel, un des deux larrons n’a pas accueilli la lumière du Christ à la Croix. Juda a trahi pour prendre le pouvoir, et Pierre n’était pas au pied de la Croix pour être purifié de tous les vieux ferments. L’anneau unique n’a pas été brisé, et l’unité peine à être trouvée. La grâce a coulé par Manassé, mais elle attend de couler pleinement par Ephraïm. Après de nombreux siècles de maturation de la Révélation, nous croyons que Dieu veut faire tomber le mur de la haine pour mettre sa communion, qui permet de distinguer les choses de l’Église et du monde, dans l’unité, mais en respectant chacun : l’Orient et l’Occident, Israël et les nations, l’homme et la femme, la voie sacerdotale et la voie prophétique, la voie sacramentelle et la voie charismatique, la stabilité de nos communautés et leur ouverture à l’altérité…

Alors, Seigneur, donne-nous ta paix ! Donne-la à chacun de nous, à chacune de nos communautés, à ce monde qui en a besoin. Aide-nous à t’accueillir comme l’Agneau Immolé venu scellé la seule unité qui tienne, à savoir la tienne. Oui, Seigneur, que la vocation du messie d’Ephraïm s’accomplisse et se manifeste, au travers du peuple d’Israël, mais aussi au travers de tous les laïcs consacrés que tu veux envoyer au cœur de nos communautés pour travailler à ta vigne, et pour préparer ta venue ultime.

Qu’ils sachent servir et aimer, sans accaparer et sans détruire. Qu’ils soient des agneaux selon ton cœur, dépouillé de tout désir de possession, mais animer d’un grand zèle pour te faire connaître, et pour répandre ta Miséricorde. Que ton amour, ta vie et ta consolation se manifeste en eux. Qu’ils sachent prendre leur place et seulement leur place dans toute communauté, ou en susciter de nouvelles, pour prendre soin des uns et des autres, mais en restant leurs frères et sœurs. Qu’ils cherchent avec ardeur à avancer en liberté sur les chemins où l’Esprit les conduit. Qu’ils fassent que toutes les tonalités de l’Évangile soient vécues dans l’Église. Que par eux ton Règne advienne concrètement sur la Terre. C’est cela dont le monde a besoin. Envoie, Seigneur, de tels ouvriers pour ta moisson. Envoie-nous le messie Ephraïm.

Ce messie est un peu comme ce chapelet que l’on récite chaque jour de notre vie, que l’on égraine en répétant des paroles toujours les mêmes, et dont on oublie bien souvent de s’intéresser à leur sens, mais qui nous font tenir jour après jour la main de Marie pour y puiser la vie divine en Jésus-Christ et la répandre en nous et autour de nous, pour vivre ainsi en enfant de Dieu dans le Fils par l’Esprit-Saint et pour la gloire du Père. Par ce chapelet au cœur de nos vies, l’essentiel advient, la présence vivante et réelle, bien que cachée, de notre Dieu fait irruption dans nos réalités. Le lien demeure et s’amplifie, alors même que le chapelet semble dépouillé de tout pouvoir, de tout faste, et porter peu de signification. Il étonne et interroge. Il est comme le messie d’Ephraïm au cœur de nos existences, comme ce grain de sable qui déstabilise notre orgueil, comme cette spiritualité de l’agneau qui brise le pouvoir de l’ennemi et remet chaque chose à sa juste place, sans sembler rien commander. Bien vécu, il n’est pas totalisant, mais ouvre sur le reste de la vie chrétienne. Par lui, l’anneau unique de Sauron est brisé, et l’unité et la communion en Jésus-Christ peut advenir. Alors, à nos chapelets, pour que le Règne de l’Amour de Jésus advienne.

Yeshoua (Jésus), reviens par le Mashia’h ben Ephraïm (le messie fils d’Ephraïm). Reviens, pour nous donner ton Shalom (ta paix), pour nous mener à Yerushalayim (Jérusalem), qui sera rebâti. C’est un long chemin, il ne faut pas être pressé, sous peine de réaliser un veau d’or, comme les Hébreux au pied du Sinaï, interprétant la manifestation de Dieu avec le ferment égyptien non purifié. Cela mettra sûrement des siècles, depuis la Pâques que nous vivons à notre génération pour ouvrir le chemin de l’Exode vers la Terre Promise, pour préparer dans les siècles futurs un renouvellement de notre cœur et de notre perception du mystère de Dieu, qui rejaillira dans un renouveau de l’Église, puis du monde. Ce sera une longue histoire, qu’il faut laisser à nos enfants, sur de nombreuses générations. « Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jn 12, 24-26) Il faut accepter que l’œuvre de Dieu se réalise dans la lenteur des moyens, en tombant dans la terre de l’Incarnation, qui nous met en lien les uns avec les autres d’une manière durable pour porter du fruit ensemble. Ainsi étaient les bâtisseurs des cathédrales, qui commençaient un chantier dont l’aboutissement ne serait vu que dans les générations d’après. Notre génération est celle du Shalom par le venue du messie d’Ephraïm, de cette paix que l’on se donne après la prière du Notre Père. Seigneur, donne-nous ta paix ! Et que nous puissions fêter ta Pâques pour amorcer, mais non achever, un grand renouveau. C’est le temps de la Miséricorde. Puis viendront les temps de la communion, de l’unité, de l’envoi et de l’achèvement.

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