
Le pontificat de Jean-Paul II a été marqué par l’élaboration d’une théologie du corps. C’est-à-dire d’une réflexion à partir de la Parole de Dieu et de la Tradition, dans un discours organisé, pour mieux percevoir et expliquer ce que la Révélation chrétienne nous dit du corps humain. Quel est le projet de Dieu sur le corps ? Comment pouvons-nous vivre l’amour-don au travers de notre corps ? Comment sommes-nous ainsi à l’image et à la ressemblance de Dieu ? Comment la grâce vient-elle guérir et surélever notre corps dans la Nouvelle Alliance ? En quoi l’alliance du mariage nous parle-t-elle analogiquement du mystère de la Nouvelle Alliance ? Etc. Toutes les questions liées à la sexualité et au mariage tiennent une place particulière dans cette théologie.
Certains songent à continuer ce travail par une théologie de la famille. Et c’est un travail honorable. Qu’est-ce que la Révélation nous dit du mystère de la famille ? La question mérite d’être posée et travaillée. En quoi la famille est-elle à l’image de la Trinité ? La question est délicate. Les premières considérations sur l’analogie de la communion de personnes dans la famille et au sein de la Trinité sont assez évidentes. Mais certains se sont perdus en allant trop loin dans cette analogie, sans prendre le temps des distinctions nécessaires et d’une sage prudence. Il est difficile de transposer l’étreinte nuptiale entre un homme et une femme dans la relation entre le Père et le Fils, ou le Fils et l’Esprit-Saint, ou le Père et l’Esprit-Saint. De plus, le Fils ne peut pas être considéré comme un pur enfantin. Et notre union avec le Christ n’est pas charnellement sur le même modèle que celui de l’homme et de la femme. Une recherche légitime sur ces questions a le droit d’exister, et divers approfondissements du mystère de la Trinité peuvent arriver dans le cours de l’histoire de l’Église. Mais prudence extrême, car grand danger. Beaucoup de dérives spirituelles et de déséquilibres ecclésiaux proviennent de ces questions : soit en avançant trop vite ce qui a pu conduire à des mystiques sexuelles déviantes, soit en les refoulant comme si ces questions ne méritaient pas d’être posées, et en empêchant donc à une saine sagesse de se déployer.
Pour trouver l’équilibre, il est en fait nécessaire de regarder au-delà de la famille : nous constatons que chacun de nous évoluons dans des « villages » ou communautés de foyers. Le village a ceci de particulier que chaque personne vit l’amour dans son foyer, ainsi qu’entre les foyers. Chacun passe d’un amour unitif et centripète dans le foyer, à un amour communicatif et centrifuge entre les foyers. Une sorte de perfection de l’amour s’installe dans cette communion de foyers. C’est une expérience commune et fondamentale de toutes nos sociétés. Et là, chacun vit l’union et l’altérité, la ressemblance et la différence. Nous avons tous besoin de villages.
Cf. notre article : Les villages : fondement de toute société !
De ce point de vue, nous trouverions plus à propos de chercher des analogies entre un village et la Trinité, que simplement entre une famille et la Trinité. Chaque foyer ressemble un peu à une Personne Divine, avec sa personnalité et sa vie propre. Et tous les échanges incessants dans l’amour entre les foyers est à l’image de la Trinité.
Si Jésus a fait le choix de venir vivre trente ans dans le village de Nazareth, ce n’est probablement pas pour rien.
« Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée et vint habiter dans une ville appelée Nazareth, pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen. » (Matthieu 2, 22-23)
Un village digne de ce nom permet à chaque personne de s’épanouir dans l’amour, sans se dissoudre dans un grand tout, mais sans non plus vivre isolé. Distincts mais unis, sans confusion ni séparation, sans mélange ni division. Tel est l’enjeu des vertus villageoises. Et par là, ces communautés de foyers sont à l’image de la Trinité : les termes ci-dessus sont utilisés en théologie trinitaire.
Jésus, en voulant habiter chez chacun de nous, cherche à restaurer ce projet originel et à le surélever vers un accomplissement dans la grâce.
Nous sommes donc pour l’élaboration d’une théologie des villages :
- Qu’est-ce que la Révélation nous dit des villages ?
- En quoi le village est-il à l’image et à la ressemblance de la Trinité ?
- Comment Jésus est-il venu restaurer la vie villageoise en vivant à Nazareth, et en voulant habiter chez chacun de nous ?
- Un village est lié à une terre avec des animaux et des végétaux à prendre soin : en quoi le mystère de l’Incarnation est-il inséparable de la vie villageoise ?
- En quoi l’Église est-elle d’abord constituée de « villages », c’est-à-dire de « communion de foyers » ?
- Comment distinguer et unir dans un village la vie d’une famille et la vie d’un célibataire, chacun étant appelé à vivre de manière complémentaire de la présence de Dieu dans son foyer ?
- Qu’en est-il des anges ? Vivent-ils aussi en « villages » ? Doit-on considérer que des anges font parties de nos « villages » ? Peut-on séparer les « villages » des hommes et ceux des anges ?
- Que pouvons-nous en conclure quant au Royaume des Cieux et à notre destinée ultime ?
- De quelle manière l’évangélisation doit-elle avoir le souci des « villages » ?
- Quelles sont les enjeux spirituels de la vie villageoise ? Comment pouvons-nous y répondre par la grâce de Dieu ?
C’est un travail laborieux, qui demande de revenir à la source : en méditant à partir de la Bible, passage après passage, et en reprenant ce qui a pu être dit à travers toute l’histoire de l’Église.
Si Dieu nous le permet, nous aimerions nous y atteler. Sinon, d’autres le feront probablement. Les enjeux liés à l’isolement social, aux dérives familiales et aux défis environnementaux nous poussent d’autant plus à aller chercher ce que la Révélation chrétienne dit des « villages », pour enraciner le renouveau de notre civilisation au cœur même de la Trinité.
Une théologie des villages compléterait ainsi la théologie du corps, comme le deuxième montant d’une même arche. Et la clef de voûte serait une théologie de la famille et du foyer, qui devrait tenir compte à la fois de notre condition corporelle, et de notre appel à vivre en communion de foyers.
Ces considérations marquent pour nous comme un aboutissement du travail que nous avons entrepris sur ce site Sagesse chrétienne, et un début pour une autre œuvre. Nous cherchions à retranscrire ici au fil de l’eau diverses réflexions et intuitions intéressantes. Mais la perspective d’une théologie des villages apparaît aujourd’hui comme le noyau central de cette sagesse dont nous nous étions mis en quête.
Notre souhait pour l’avenir serait donc de voir advenir l’élaboration d’une théologie des villages, dans un discours organisé.
