Des troupeaux sans bergers…

« En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement. » Mc 6, 6

J’avoue ressentir parfois un peu de peine pour certaines brebis du Seigneur : pour celles que l’on croise au coin des rues et des routes, mais qui n’arrivent guère à trouver leur place dans les structures ecclésiastiques, et à se sentir concerné par son jargon. Je m’explique.

Je suis bien conscient que les ecclésiastiques font un travail admirable. Mais parfois, certaines brebis étant trop différentes, ils ont du mal à savoir comment s’en occuper. Et moins ils s’en occupent, plus elles deviennent différentes, interprétant l’Évangile selon leur mode à elles, sans parfois trouver l’équilibre qu’il convient. Et ces différences, parfois un peu clownesques, donnent des arguments à ceux qui prétendent que cela ne sert à rien de s’en occuper. Et cela devient un cercle vicieux.

Nous pouvons penser aux gens du voyage, aux personnes de la rue, ou aux missionnaires fougueux et un peu fol en Christ. Pour eux, les ecclésiastiques ressemblent un peu trop à des architectes qui ont leur projet et leur vision, et pas assez à des jardiniers qui se promènent par les chemins pour regarder chaque plante et se demander si elle pourrait orner le jardin, si elle n’a pas besoin d’un tuteur ou d’être arrosée.

Mais il existe d’autres brebis égarées que celles que j’ai citées. Et je voudrais parler ici des juifs messianiques, ces nouveaux judéo-chrétiens qui ont réapparu en nombre au cours du vingtième siècle. Certains les estiment aujourd’hui à plusieurs centaines de milliers, voire même à plus d’un million.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Juda%C3%AFsme_messianique

C’est un phénomène étonnant. Il convient de se rappeler que la communauté chrétienne de Jérusalem au premier siècle était judéo-chrétienne. Et parmi ses membres se trouvaient la Vierge Marie et les Apôtres, avant qu’ils ne partent en mission à travers le monde.

Le premier concile de Jérusalem a affirmé qu’il n’y avait pas de nécessité de devenir juif pour être chrétien : c’est-à-dire que les chrétiens issus des nations n’avaient pas à adopter les mœurs juives. Et par la suite, il a été réaffirmé que les chrétiens ne devaient pas judaïser. Mais jamais il n’a été demandé dans aucun Concile aux judéo-chrétiens d’arrêter d’être juif, et d’avoir des mœurs juives, pour être chrétien.

C’est la destruction de la Judée autour de l’an 70 par l’Empire Romain, et la diaspora juive qui s’en suivit, qui conduisit les judéo-chrétiens à se mêler aux chrétiens des nations. Les judéo-chrétiens n’ont probablement pas assez été considérés comme une brebis égarée qui aurait eu besoin d’un territoire et d’une reconnaissance pour perdurer. Ils ont disparu, par la persécution, ou la dispersion dans les autres branches du christianisme (d’Orient et d’Occident). Et plus personne ne s’en est soucié. On trouve aujourd’hui en Terre Sainte des communautés catholiques hébraïsantes, cependant elles ne sont pas judéo-chrétiennes.

Mais phénomène étrange, les judéo-chrétiens ont réapparu au vingtième siècle, par des conversions massives chez les Juifs : ils ont accueilli Jésus comme Sauveur, et se sont ouverts à la Révélation et à l’amour de la Trinité. C’est peut-être un des fruits mystérieux des nombreux malheurs du siècle dernier : le sang des martyrs est semence de chrétiens.

Du coup, il n’est plus possible de parler aujourd’hui des juifs comme n’ayant pas accueilli la foi en Jésus-Christ. Même s’ils n’ont pas encore la plénitude de l’appartenance à l’Église catholique, avec toute la perfection de ses moyens de sanctification, ils sont bel et bien chrétiens, mais avec des postures ecclésiales diverses.

Certains sont même allés trouver Jean-Paul II et le Cardinal Ratzinger. Ils ont eu un peu peur en chemin, mais ont été heureux d’être finalement bien accueillis. Et ils leur ont demandé comment ils les percevaient. Nos deux pontifes ont dit : comme un signe eschatologique.

Ces temps-ci, les judéo-chrétiens préparent un deuxième concile de Jérusalem, qui aura lieu probablement dès que la paix reviendra. Ils veulent poser la question aux Églises des nations de la légitimité de leur existence, et exprimer leur désir d’être reconnu.

https://www.tjcii.org/fr

Qui s’en soucie dans l’Église catholique ? Peu de monde. Les évangéliques le font davantage. Il ne faut pas alors se plaindre que beaucoup de ces juifs messianiques aient des sensibilités évangéliques, si nous ne prenons pas soin de ce petit troupeau. Nous pourrions leur partager notre sagesse catholique bi-millénaire. Et aussi nous laisser interpeller par leur culture juive et chrétienne. Nous avons nous-mêmes des questions au sujet de la Révélation ; ils seraient peut-être les plus à même de nous donner des éclairages utiles pour notre discernement.

Il faut bien remarquer que si les judéo-chrétiens peuvent percevoir mieux que quiconque les tours et détours de la Révélation, il reste que l’interprétation des Écritures et la gestion des Églises revient à toutes les Églises. Cum et Sub Petro. Les judéo-chrétiens de Jérusalem peuvent être vus comme une Église parmi les autres, un peu particulière, car elle est l’Église-Mère, mais pas comme l’Église qui gouvernent en chef des autres.

C’est peut-être le point positif de leur disparition pendant tant de siècles : c’est que cela a permis de bien comprendre la spécificité propre et l’autonomie des Églises des Nations. Si l’Église judéo-chrétienne de Jérusalem avait subsistée, peut-être aurions-nous eu trop tendance à lui donner toutes les rênes et à vouloir l’imiter. Relisons la lettre aux Romains au chapitre 11 pour bien comprendre. Aujourd’hui, les Églises des Nations sont bien matures. Et le risque évoqué n’existe quasiment plus.

Aujourd’hui, la lumière de la Révélation chrétienne a percé de manière remarquable dans le peuple juif. Ne serait-il pas temps de se questionner pour savoir comment les écouter, les comprendre, et les aider au mieux : à discerner leur chemin, et à exprimer leur spécificité. S’il arrivait que certains soient mûrs pour la foi catholique et pour une liturgie judéo-catholique, avec un respect total des dogmes et de l’essence des sacrements : pourquoi les laisser à la porte ? Pourquoi ne rien leur proposer comme alternative à l’exclusion que l’adhésion à une Église des Nations ?

Ne ratons pas le kairos de Dieu, faute de bon berger pour prendre soin d’eux.

Bien sûr, tout ce qui pourrait sortir de ce deuxième concile de Jérusalem, ou tout ce qui pourrait émerger dans les débats, ne devraient pas être accueillis sans discernement. Mais ne soyons pas de ceux qui refusent a priori la rencontre et le discernement.

Et je pense qu’ils pourraient nous aider. Citons un exemple que je viens juste de croiser :

Dans une petite ville de France que je ne nommerai pas, la Croix ayant servi aux chemins de Croix des vendredis de Carême (sauf celui du Vendredi Saint heureusement) comportait le Tétragramme divin (cf photo) disposé étrangement. Et ce des deux côtés de la Croix. Cela a questionné et interrogé plusieurs personnes.

Croix de procession : le Tétragramme ainsi disposé est-il un manque de sagesse ?

Certains affirment que l’acronyme INRI (Jésus le Nazoréen, Roi des Juifs) se traduit comme le Nom Divin ( יהוה , YHWH), et que cela justifierait un tel choix. Ce qui est un peu douteux.

Nous avons donc ici sur la Croix qui fut utilisée dans la ville dont j’ai parlée :

hē (ה)

wāw (ו) – yōḏ (י)

hē (ה)

Je ne vais pas rentrer dans les détails dans cet article. Cependant, si l’on aurait voulu mettre le Tétragramme divin sur la Croix (ce qui est déjà à considérer avec beaucoup de prudence), il est plus que probable que nous aurions mis :

yōḏ (י)

hē (ה) – hē (ה)

wāw (ו)

Ceci pour respecter la transcendance divine. Et aussi pour faire signe :

  • vers le Père Créateur,
  • vers le Fils qui s’est incarné
  • et vers l’Esprit-Saint Donateur de Vie qui nous est donné en abondance à la Croix pour réconcilier toute chose dans l’unité.

Il est trop osé d’utiliser le Tétragramme de manière publique sans avoir une certitude de conscience que tout ce que nous faisons est voulu par Adonaï. On ne met pas la main sur le Nom Divin ! Au risque de tomber dans un relativisme du symbolisme sacré, qui nous conduit tout droit à un syncrétisme où tout se vaut. Où sont passées la sagesse et la crainte de Dieu ?

Ce n’est peut-être qu’une bévue. Mais si nous voyons ce genre d’initiatives se reproduire, il va falloir grandir en sagesse et en discernement pour savoir où commence et où s’arrête l’abus.

Et quelque part, les seuls qui peuvent réellement nous aider sont ceux qui connaissent bien le judaïsme et le christianisme : donc en premier lieu, ce sont les judéo-chrétiens !

Il est plus que dommage que beaucoup d’ecclésiastiques passent à côté de ce temps peut-être unique entre tous, où un tel petit troupeau s’est reconstitué après environ 1700 ans. Ils préfèrent songer à de nouveaux rites Amérindiens, œuvrer avec les puissants pour la paix mondiale, ou privilégier le dialogue avec l’État d’Israël. Et ils ont peut-être peur de se mettre à dos les Juifs non chrétiens. À chacun ses excuses. Mais je trouve cela dommage.

D’ailleurs, quand j’ai voulu faire des recherches sur les judéo-chrétiens, j’ai découvert l’existence d’un groupe de recherche sur les racines hébraïques du christianisme, le Nostra aetate (Na4) :
https://www.domuni.eu/fr/vie-universitaire/actualite/domuni-et-na4–redecouvrir-les-racines-hebraiques-/
https://na4.org/

Malheureusement, l’association n’a pas résisté au covid et à la guerre. Il existe toujours une structure administrative, mais il n’a aucune activité. Et en fouillant ailleurs, même dans les archives du web, je n’ai pas trouvé beaucoup d’infos sur d’éventuelles études. Dommage. Cela montre que l’on ne comprend pas l’importance de s’intéresser à ce sujet. Et que l’on n’y met pas les moyens.

Il est dommage que la plupart de nos contemporains, quand on leur parle de judaïsme, ne sache pas qu’il en existe aujourd’hui beaucoup qui sont chrétiens… Ces derniers doivent se sentir bien abandonnés.

Y aura-t-il seulement un prêtre ou un évêque catholique zélé qui partira les voir longuement avec un cœur de pasteur, et qui sera là avec eux et pour eux ?

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